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Nathalie Simard: s'appartenir

Nathalie Simard: s'appartenirCARL LESSARD

Seize ans après l’explosion, sa dénonciation d’abus sexuel envers son ex gérant et producteur, Nathalie Simard récupère encore les morceaux. J’en ai la preuve devant moi. Un fan lui a envoyé un disque platine, trouvé dans un marché aux puces. Vérification faite, il est bel et bien à son nom à elle, Nathalie Simard. C’est exactement celui qui aurait dû se trouver sur l’un des murs de sa maison. Il y a quelques années, quand elle a demandé de récupérer les distinctions et prix durement gagnés pendant sa carrière, on lui a envoyé ceux où un autre nom que le sien était gravé sur la plaque. Comme si elle n’avait jamais existé que par et grâce à quelqu’un d’autre.

Comment fait-on pour s’appartenir vraiment quand on a vécu l’abus? Après notre séance photo mode (la suite la semaine prochaine sur Mitsou Magazine), je lui ai demandé d’aller prendre un verre avec moi, juste nous deux. Nous avions des années à rattraper.

NATHALIE: MELANIE LYNE | LE CHÂTEAU (SOULIERS) / MITSOU: MELANIE LYNE | ALDO (SOULIERS)

Source: NATHALIE: MELANIE LYNE | LE CHÂTEAU (SOULIERS) / MITSOU: MELANIE LYNE | ALDO (SOULIERS)

MITSOU: Quand est-ce que l’on s’est vues la dernière fois?

NATHALIE SIMARD: Je ne sais plus! Mais te souviens-tu que quand on s’est rencontrées à la fin des années 80, tu me posais des questions sur les finances et les investissements. Je ne savais tellement pas quoi te répondre! Je ne pouvais pas te dire que j’en avais aucune idée. Je n’avais accès à rien! Je n’ai jamais géré mes revenus, mais j’ai payé cher.

MITSOU: Comment as-tu vécu les derniers mois de confinement chez toi en Mauricie?

NATHALIE: Je me suis trouvée seule avec ma fille pendant la COVID. Je me rends compte que je suis une confinée de nature. Je vis dans une maison bien simple, mais pleine d’amour. J’ai toujours aimé recevoir en petits groupes et c’est parfait pour l’époque dans laquelle on vit. Je cuisine asiatique, je fais du thaï, du sushi. Chez moi, si tu viens, je vais te recevoir avec de la bouffe chic, mais arrive en vêtements confortables et avec ton pyjama, car tu risques de rester à dormir. J’aurai mis des fleurs dans la chambre d’invités. J’aime les petites attentions…

MITSOU: C’était beau de te voir pendant la séance photo. Tu n’as pas l’air d’une fille qui se cache!

NATHALIE: On a eu du fun! Aujourd’hui, je vis ce que je n’ai jamais vécu à vingt ans. Je suis tellement fière. Cet été, je me suis mise en bikini pour la première fois. Avant, pour me baigner, je mettais des leggings dans la piscine quand j’étais avec des gens. Imagine!

MITSOU: À 25 ans, aurais-tu pu imaginer que tu aurais trippé sur toi à 51 ans?

NATHALIE: Jamais! Quand on était jeunes, on regardait nos tantes et on se disait que leurs vies étaient pas mal finies. Ben tu sais quoi? On est rendues à cet âge et tout est encore à faire! Tu n’as rien perdu et moi non plus. On devient des modèles, des inspirations. C’est important de s’assumer. La femme a tellement été diminuée depuis que le monde est monde. Soyons fières. Pensons à nos prédécesseures, à Janette Bertrand, aux Yvettes. Il reste encore une job à faire mais on est sur la bonne voie.

MITSOU: Comment est ta relation avec ta féminité maintenant ?

NATHALIE: Quand j’étais jeune, je me faisais dire par mon abuseur que j’étais grosse, mais dès que nous étions dans l’intimité, il me disait que j’étais belle et sexy. J’étais une jeune fille en santé, mais les troubles alimentaires et la crainte de ma propre féminité ont été créées ainsi. Je ne voulais tellement plus être désirable! C’est un mode de protection que je m’étais installée.

MELANIE LYNE | MICHAEL KORS (SOULIERS)

Source: MELANIE LYNE | MICHAEL KORS (SOULIERS)

Dernièrement, j’ai réalisé que pendant des années, ça me prenait toujours des coussins autours de moi dans l’auto pour conduire. C’était comme une protection. Depuis un an, je cherche mes repères, mes coussins me manquent encore un peu, mais je m’épanouis et je prends ma place.

MITSOU: C’est très personnel comme question, mais j’ai envie de te le demander… Après l’abus que tu as vécu, comment t’es-tu réapproprié ta sexualité?

NATHALIE: Je t’avoue que je suis toujours en processus. Une agression est quelque chose que tu reçois sans le demander et que tu devras gérer toute ton existence. C’est dommage pour toutes les victimes, car la sexualité fait partie de la magie de la vie. C’est une notion de plaisir. Il n’y a rien de plus beau que le sexe quand il est consommé dans l’harmonie et le respect. Mais je suis marquée et je suis parfois confrontée à avoir des flashbacks ou des effets néfastes. C’est difficile à gérer. Ça prend un amoureux compréhensif.

MITSOU: Comment réagis-tu quand on pose un regard de désir sur toi aujourd’hui?

NATHALIE: Encore difficilement, mais je m’y fais. Après avoir perdu du poids l’an passé, je me suis acheté une jolie petite robe courte dans laquelle je me trouvais belle, mais que je portais seulement à la maison. Mon chum Lévis m’a invitée au restaurant. Quand je suis sortie de l’auto, il portait sur moi un regard d’amour et de désir, mais je n’osais pas sortir parce que j’avais peur d’attirer cette attention sur moi de la part d’autres hommes. Mon chum m’a dit « tu es magnifique, assumes toi et marches la tête haute ». J’ai ouvert la portière. Tu sais, je me surprends encore parfois à marcher la tête basse et je me dis «Eille la Simard, redresse tes épaules! Tu as 51 ans. Souris à la vie!»

MITSOU: Quelqu’un qui a été abusé sexuellement ou a eu des mauvaises premières expériences sexuelles peut se retrouver avec des problèmes de voix, car le plancher pelvien est relié avec l’œsophage et la gorge.

NATHALIE: Tellement! Il y a 4 ans, je suis allée voir une orthophoniste et elle m’a chavirée. J’ai pleuré parce qu’elle m’a dit exactement ce que tu viens de me dire. Elle m’a dit que tous les aspects négatifs d’une vie s’y retrouvent, que c’est interrelié. Cela a tout changé. Je ne suis plus en mode survie avec la gorge serrée. Aujourd’hui, je chante avec bonheur, en prenant ma place. Je prends soin de mon corps différemment. C’est comme les pieds. Quand tu réalises que la structure du corps part de là! Aujourd’hui, je m’achète des bonnes chaussures!

MITSOU: Sur les réseaux sociaux, on a vu des personnalités qui, après une dénonciation d’abus, s’excusent publiquement. Est-ce que tu aurais aimé que l’on s’excuse à toi?

NATHALIE: Je crois au pardon, mais il y a des choses que je ne serai jamais capable de pardonner. Quand j’ai dénoncé, tout ce que je voulais c’était être crue.
Aujourd’hui, il y a des spécialistes de l’image qui aident les gens qui sont sur la sellette. Tant que ces gens ne se font pas pogner, ils ne sont pas désolés.

MITSOU: Que dis-tu à une fille comme Safia Nolin qui après sa dénonciation se fait harceler?

NATHALIE: Je lui envoie plein d’amour. Je ne doute pas de sa parole. J’encouragerai toute forme de dénonciation, car l’important est de se libérer. Ce qui se passe sur le web est un gros message à notre système de justice. Il y a encore beaucoup d’éducation et de formation à faire. On est dans un carrefour et on sait que quand on parle sur les réseaux sociaux, ça fait mal. Il faut vivre avec la nouvelle aire, la nouvelle technologie. Il y a du bon et du mauvais.

Je te dirais par expérience que la victime doit être très forte. J’ai passé à travers tout ça mais à la toute fin, il n’y a pas eu de procès, car mon ancien producteur Guy Cloutier a plaidé coupable à cause de la preuve. C’est l’un des crimes qui est le plus difficile à prouver devant le tribunal, à moins d’avoir une preuve comme celle que j’avais, une vidéo d’aveu. Quand les policiers m’ont demandé si j’étais prête à ce que l’on mette des caméras chez moi pour recueillir cette preuve, ils m’ont dit « fais-nous confiance ». Le jour J, j’avais une régie dans le sous-sol chez moi. C’était épouvantable. J’étais tellement stressée! Je shakais mais je leur ai dit qu’il était habitué de me voir shaker. Il a avoué avoir abusé de moi et d’une autre victime.

Au palais de justice, on m’avait préparée à vivre ce processus. Ils m’avaient même fait compter les pas pour me rendre du stationnement à la salle d’audience. Autant j’ai eu beaucoup d’aide parce que j’avais une preuve, autant le système de justice doit être encore amélioré.

MITSOU: C’est quand même étonnant qu’après ta dénonciation il y a 16 ans, plus récemment les allégations très publiques contre Rozon et Salvail, qu’en 2020, un jeune garçon de 20 ans puisse abuser encore aujourd’hui?

NATHALIE: Il me semble qu’il n’y a pas eu une grande prise de conscience. Je ne sais pas tout, mais ma perception est que certaines personnes agressées dans leur jeunesse risquent de reproduire les mêmes gestes plus tard. Pour arrêter ces comportements, il faut de l’aide professionnelle. Maintenant, quel homme va aller voir un psy et dire qu’il est un homme violent ou qu’il abuse sexuellement? Cela prend une humilité et un certain goût du risque pour l’avouer. Habituellement, ces personnes vivent dans le déni. C’est pour cela que l’éducation sexuelle est si importante.

MITSOU: Quand tu as dénoncé Guy Cloutier, j’ai l’impression que c’est un peu comme quand John Lennon est mort ou que l’on a vu les tours de New York s’abattre le 11 septembre 2011. Les gens se souviendront toujours ou ils étaient quand ils ont appris la nouvelle. J’étais dans un studio de tournage avec ma fille Stella qui avait trois moi et j’étais pétrifiée, regardant en boucle la télé avec ma fille dans mes bras. J’étais tellement sous le choc que je ne t’ai pas appelée.

NATHALIE: Tu ne pouvais pas. C’est correct…

On se prend les mains même si on est à l’époque de la COVID.

MITSOU: Tu dois compter sur les doigts de la main, les gens dans notre business qui t’ont appelée après ta dénonciation…

NATHALIE: J’ai toujours été isolée. Il y avait toi et c’est à peu près tout. On avait une connexion spéciale. J’étais allée voir ton show au St-Denis. Tu avais eu une critique horrible le lendemain et ta mère ne te trouvait plus. Elle m’avait appelée pour me demander si je savais où tu étais. Je t’avais laissé des messages. On était tous inquiets pour toi, mais tu voulais digérer cela toute seule. Pourtant, ton show était bon. J’avais aimé ça!

MITSOU: Ce que je réalise, c’est le fait que l’on était tous isolés, mais toi tu l’étais particulièrement.

NATHALIE: Dans ce milieu comme dans bien d’autres, on divise pour mieux régner.

MITSOU: Ne soyons plus divisées.

NATHALIE: Deal!

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